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Débarcadère

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Les jours où la brume efface tout à trente mètres, si bien qu'on glisse en blancheur de la mer au ciel, ce qui m'a toujours inspiré de quitter l'instant pour l'éternité du songe, ce sont les vieux débarcadères. Ponts interrompus, que nul navire ne vient plus achever. Poutrelles de fer rouillées couvertes de chevrons argentés par les intempéries, le soleil et les paquets d'eau salée, sur lesquels on a jadis souvent marché : toi seul aujourd'hui t'y hasardes.

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Belle gaieté du passé ! Chapeaux de paille à rubans d'où s'échappent de longues boucles, ombrelles roses et jupes à crinolines, des dames ravissantes avec de petits cris se risquaient jusqu'au bord du bateau, levaient un pied menu en demandant une main secourable avant d'enjamber et de s'abandonner au léger roulis. Les beaux mariniers s'empressent jusqu'à les asseoir sous la banne qui protège des rayons cuisants, où les bancs attendent.

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On largue les amarres, le petit port s'éloigne. Là-bas, les îles de Lérins semblent fort éloignées, mais l'ardeur des conversations consume la distance plus vite qu'on ne l'avait imaginé. Au moment d'arriver, avec une crispation de feuille dans le feu, la carte postale se racornit, s'envole ainsi qu'un jour d'un agenda. On entend la déchirure du temps qui passe, comme une fusée décolle d'un pas de tir pour aller se satelliser parmi les astres.

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C'est exactement le bruit que j'imagine lorsqu'un silence plus grand que le banal silence des dimanches tend son écran blanc, que j'y projette le vacarme crissant d'une écriture forcenée. À un moment ou à un autre, il faut bien en revenir à cette situation qu'on nomme réalité, quoique d'expérience on sache qu'il n'y pas de retour, et que l'Atoll Vert du paradis demande, pour être rejoint, une traversée qui excède en durée celle d'une vie.

 

 

 

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Vétilles

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Cette fleur, par un cavernicole quelconque du Mas d'Azil ou de Font de Gaume, à sa compagne offerte avec un grognement inspiré : le premier poème.

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Ce qui te parle et veut s'avancer sur le vide, cette larme transparente qui roulant se change en goutte de noirceur, tu la vois s'écraser en tache étoilée et s'achever en écriture.

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La différence entre les dires du poète et les discours du politique, se tient dans le fait qu'il n'y a de mensonge que quand le but est de tromper pour en tirer avantage.

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Plus chagrinante et plus irrémédiable est la trahison d'un ami, non tant lorsqu'il s'éloigne ou retourne sa veste pour nous nuire, mais lorsqu'il nous joue le vilain tour de mourir.

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Marionnettes, ils se sentent libres. Ils croient que les machines leur obéissent. Mais ils obéissent aux machines qui ont appris de leurs créateurs à faire semblant d'obéir.

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Ton ordinateur un jour comprendra-t-il ce qu'il aura tracé, que tu appelles phrases, sur son écran, à mesure que cela apparaît par le geste bizarre de tes doigts sur un clavier ?

 

 

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Émotion

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Que l'un, parmi tous les poèmes qu'il t'arrivera de lire, ô Visiteur, t'émeuve – n'en parle à personne ; serre-le contre ton esprit précieusement, protège-le afin que la magie qu'il a reçue de toi ne se dissipe pas...

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L'âme et le poème, en cas de pareil miracle, sont intimes comme, dans la nuit, chair contre chair les corps d'un couple d'amants qui s'explorent.

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Que d'étrangers regards conviés en fassent un spectacle, la poésie se change alors en courtisane et le poème en son dévoilement se réduira soudain à quelque instant d'obscénité pornographique.

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La poésie est faite par chacun pour chacun, non par tous pour tous.

 

 

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Inflexions du clair-obscur

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Avec l'effacement de tous les dieux se sont dissipés les prestiges du langage. Mais le mystère n'a pas disparu pour autant. Il a ses étamines au plus intime des fleurs. Qu'on n'ait plus aucun respect pour le Dire et la Manière, c'est consentir à l'avilissement, sans remède, de la pensée.

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Dissimulations froides, telle une paroi de crypte recelant un ossuaire ton front sue comme un tabernacle vide. Ô légèreté des amis qui n'ont que raisonnements en guise de rêves et logique en place de vérité. Ce qu'on dit monde se dégrade, vers un abîme extérieur au poète.

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Redoutable coïncidence, l'aile noire qui touche une seule vie étend lentement son ombre sur les milliards en procession infinie vers le Cocyte. Inutile au demeurant de prendre un ton solennel pour en faire le douloureux constat...

 

 

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Chant de la Nature

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Un choeur de coquelicots qu'à peine ensemble incline la brise les dieux

jusqu'à la brume au flanc des monts ensoleillés

Vermillon sur vert intense des champs

que quitte déjà le soleil de fin d'après-midi

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À quoi bon les poèmes lorsque un langage de monts clairs

de vapeurs bleues et de cimiers écarlates s'adresse

directement à notre instinct, sournoisement embrase

une humeur de beauté au fond de nous, un éther volatil

qui endort notre mal telles ces trois gouttes d'aspic ou

de lavandin que nos mères posaient au coin de l'oreiller

afin que nos sommeils soient exempts de cauchemars

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À quoi bon... puisque sur la colline aux champs ensanglantés

maint envol d'un bleu royal déploie un ciel inaccessible ?

 

 

 

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Souvenirs de famille

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Coupable, non, mais nostalgique, dans le couloir obscur de la demeure. Les clichés des aïeux au Turkhestan, à côté des ouvriers devant les hangars en planche où s'élevaient les vers à soie. Il y eut un village. Un dîner de cristal au bord du fleuve Amour.

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Temps où les aïeux avec des boîtes en bois, en noir et blanc photographiaient le Parthénon au milieu des broussailles, sentiers déserts parmi les oliviers sauvages. Puis il y eut des guerres, des caveaux funéraires avec les trois pavots sculptés.

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Murmure entre les lambris. Échos presque inaudibles, remontés des caves immémoriales aux murs blanchis par le salpêtre, les mots que tu es seul à entendre ont le ton du reproche. Mais tu as le cuir dur comme si ta vie était l'enfant d'un meurtre.

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Parfois on se revoit dans le salon. La mère silencieuse sourit assise parmi les menus bibelots d'une vie déjà longue. Au sol, les tapis d'Orient anciens entre les meubles sont jetés sur les tomettes d'un brun-rouge, hexagonales comme une obsession d'abeille.

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Tout ce décor hanté de grands absents est déjà plus près de la fin que du jour de sa mise en place. Les colombes roses par les fenêtres, on les voit rassemblées pour compter les heures et les minutes sur les tuiles d'en face. La maison du boucher.

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Désormais, tu manipules les objets précieux ou non, avec de moins en moins d'égards. Tu as pris conscience, dans tes moëlles, que la plupart d'entre eux dureront plus longtemps que celui qui les utilisa. Telle la fameuse lame de Minusinsk...

 

 

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Quatre évidences

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Qui sommes-nous, plumes qu'un souffle emporte ! Est-il personne pour agir là où parle, sans futur, le poète ? S'il atteint tel ou telle cible c'est, diraient les Maîtres, en quelque façon par mégarde.

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La poésie est l'auréole fluctuante, selon l'heure du jour, de ce qu'il est convenu sans grande réflexion d'appeler « la réalité ». Elle est le réel de cette réalité. Ce qui la constitue pour chaque individu en «monde».

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Le vent feule, emprunte les griffes blanches de la mer pour ratisser la plage. Faire place nette pour que quelque chose puisse advenir est son souci constant. Page livrée au ressac de la virginité.

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Tandis que le soleil instruit, que les oliviers en profitent pour apprendre l'ondoiement de la mer, la faible lampe de la lune inspire mes rêves.

 

 

 

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Hors antenne

 

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Il n'a pas consenti à construire au-dessus. Non qu'il n'ait été tenté. Mais la communauté des nains lui suffisait, avec leurs grands cœurs que les savants discours n'ont pas stérilisés.

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Le meilleur, soit, mais dans le plus humain. Une musique de mandoline dans un tableau de Carpaccio, à Venise.

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Toujours hésitant à souiller d'un poème inepte la page blanche. Deux boules de prose au bout

du bec doré ne remplaceront jamais, en justesse, le prodige de la mer.

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Le but du poème hors du poème, comme celui de l'amour outrepasse l'amour. Aussi celui qui écrit ne sait rien de lui-même. Il apprend.

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Poète vaporeux, ne cherche pas à trahir ton soleil. Écoute-le. Puis, généreux, tombe en pluie.

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Jolie est la formule du secret. Et d'autant plus qu'il n'existe pas de secret au sens où la foule l'entend.

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Il n'y a pas en moi d'énigme. En vous, oui.

 

 

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Le magicien noir

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Ce n'est pas un monde puisqu'il n'y a personne

Les sandales d'argent que l'on entend sont les années passées

qui disparaissent comme nuées à l'horizon

Les voix acides en tierces ne sont pas des anges ni la radio

elle naissent du silence en toi qui ne supporte plus d'être silence

Ce sont de ces bruits qui rappellent ceux qu'on entend

dans les hôpitaux psychiatriques où des âmes en loques

emprisonnent des corps dans leurs mirages chaotiques

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Qu'on m'offre la splendeur des cloches et des ondes insensées

Voire que du vitrail descende jusqu'à moi le dieu bleu couronné d'or

une tige d'hysope trempée de sang dans sa main droite pour marquer

le linteau et les montants qui s'ouvrent sur ma solitude

sacrée ou non en deçà comme au delà c'est la même absence

le même métal lunaire la même céruse de tous les possibles

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Cependant que rien n'advient hormis les gémissements faibles

des roseaux dans un espace dont l'humanité est inexplicablement

exclue.

 

 

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Un jour du siècle passé

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Lieutenant de Marine la jeune femme, sur la dunette :

« D'ici, disait-elle, on a un bon visuel sur zone ! »

J'y repense aujourd'hui, du haut de la falaise rose et grise

de ces calanques de Cassis où les cousins de Cabriès

venaient pêcher discrètement après avoir récupéré

leur barque à Callelongue. Nous étions presque seuls

à l'époque. Rarement quelques vacanciers pointaient

leurs silhouettes sur les crêtes où je suis en ce moment.

La même eau verte. Les mêmes bouillons d'écume au bord

comme des plates-bandes serrées de lis qui balancent

au vent autour d'une pelouse. Solitude chaude des rochers

à midi que détaille le soleil en dissolvant les ombres...

Sensation bizarre de voir se superposer, sur le paysage

de l'année soixante-dix-huit, comme une décalcomanie

le souvenir du paysage tel qu'il était vingt ans plus tôt.

Le lendemain nous avions visité un vaste bateau gris,

peut-être un croiseur en escale au port de Marseille.

Impeccable alignement d'un équipage de jeunes gens

en blanc sur le pont, pavois battant multicolore au vent :

excepté la jeune femme en uniforme galonné, au beau

sourire franc, déléguée à la tâche de guider les visiteurs.

Elle parlait dans un langage raide qui contrastait fort

avec la féminité que sa tenue n'arrivait pas à dissimuler.

Comme si fière d'être femme, en même temps elle voulait

faire oublier qu'elle avait usurpé une fonction d'homme.

 

 

 

 

 

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Odelette à La Fontaine

 

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Folie du vent dans les fleurissements tardifs

des épines-vinettes La neige étonnante demeure

au flanc de la montagne malgré l'été proche

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Qu'entend dire le poème ici de la réalité qu'il veut

changer en elle-même comme la lumière se glaner

ondoyante dans les blés qu'elle nourrit jusqu'à l'or

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J'ai connu ce beau chêne enflé d'immense feuillage

Il ne se doutait pas que la pluie saperait sa prise

et qu'il basculerait sans bruit dans la nuit noire

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Ses racines en l'air comme ramures en hiver et tronc

immensément couché gisant sans épée ni armure

que l'écureuil déconcerté vient renifler avec pitié

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Dans le bois il laisse un vide à travers quoi les oiseaux

s'essaient à des trajets nouveaux ainsi que mes regards

vers les basses collines bleues et l'Alpe enneigée au-delà

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Comme toujours le Fabuliste transparent avait raison

 

 

 

 

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