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Saison mentale

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Le noir aux yeux, le front dans la paume de l'exilé

hâve et mal rasé. Vocalises du merle bleu dans le tamaris.

Un chat en rond pourrit sur une pierre du jardin.

Comme la mort, il ne dort pas et peut griffer à tout moment.

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Une amertume brûlante fleurit en grappes blanches

dans le coin aux orties. Un gros rat violet hume les ordures,

les retourne du bout du nez. Petit regard mauvais

qui rappelle singulièrement certains regards humains.

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Par la fenêtre on voit dans sa cuisine, torchon en main,

une mère aux épaules secouées par les sanglots.

Craillements de corneille dans le bois sur la colline dorée.

Dans l'ombre vieille des ronciers anarchiques quelqu'un

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D'une main d'argent soulève le couvercle d'un tombeau.

 

 

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Au jardin public

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Assis dans le parc, mon ombre à mes pieds allongée

telle une panthère noire, je regarde les petits enfants.

Il pousse aux marronniers de laiteuses grappes roses

parmi lesquelles les verdiers rivalisent de trilles.

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Dans le bac à sable, des fillettes, pelle en main,

s'affairent en entrelaçant leurs babils de cristal.

Un rai de soleil éclaire leurs frisettes qu'agite l'air doux

comme sur le bassin les voiliers blancs des garçons.

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L'enfant qui passe près de toi te fixe un instant avec des yeux

humides, si grands qu'on dirait qu'en eux le ciel s'est lavé

de son innocence. Un parfum de giroflées soudain t'enveloppe

le visage comme une écharpe éthérée. Les oiseaux

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sont englués dans un silence d'éternité. L'enfant s'en va

lentement rejoindre les autres. Il a toute une vie devant lui.

 

 

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À vau-l'eau

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Poèmes d'automne

bonnes ou mauvaises feuilles mortes
que le vent vous emporte
bon ou mauvais
de l'Aujourd'hui fugace plus rien ne m'étonne
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Une araignée occulte
tisse comme sur un visage sa résille
qu'essuie avec son gantelet de métal glacé
le défi du vent
Derrière la cloison sanglote un choeur d'heures noires
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J'ignore cette main qui me froisse l'âme
Je regarde loin dans l'avenir
Hommes du futur vous n'avez pas idée de qui j'étais
je n'en ai pas la moindre idée moi-même
Pour éclaircir les choses il me pousse parfois des poèmes
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Comme ils n'ont rien éclairci je les laisse
à la merci du vent à la merci de l'eau
qui glousse en les traînant au long des caniveaux
sans but sans rêves sans espérance
dans une éternelle partance
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Le «progrès» oui mais sans moi

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De ce qui est contemporain comment parler puisqu'il n'est que haine et chaos Les caciques de la pègre et de la politique s'accrochent aux lieux de pouvoir comme arapèdes à leur rocher en jouant la comédie de la dispute devant les télévisions avant de se retrouver ensemble au même restaurant de luxe à trinquer sur le dos du peuple en se donnant des claques dans le dos

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Ce qu'on nommait jadis mauvaise-foi est à présent la religion universelle Il a pour nom Communication Ceux qui informent leur servent gentiment la soupe Interviewers du faux-semblant de l'enfumage et l'illusion tandis que devant ses écrans le bon peuple bêle comme au temps des rois (mais les rois de la République ne sont que de petits trafiquants sans élégance ni classe)

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De ce qui est contemporain comment parler puisque la liberté se meurt en douce empoisonnée par une propagande subtile plus efficace que celle des tyrans célèbres du siècle passé et qui gauchit l'opinion populaire jusqu'à l'altérer complètement et gommer toute vision de la réalité Puisqu'il s'agit de supprimer jusqu'à la nature humaine qui a fait l'erreur stupide de sexuer les gens

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D'ici peu de la façon dont les choses évoluent on pourra bientôt se marier avec tout ce qui existe dans l'univers Pour ma part j'ai décidé que tôt ou tard j'épouserai ma pierre tombale puisque m'est contraire tout ce qui est contemporain Le plus tôt sera le mieux vu que sur les temps nouveaux il n'y a plus rien de plaisant à dire !

 

 

 

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Funérailles

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Le constat du plancher nu aggrave le silence

des absents dont vont et viennent dans la mémoire

les silhouettes floues Amis Parents arrachés

à la trame lâche des larmes Cierges de cire laiteuse

Pavots cristallins de l'amour Nuit noire au village

Et pâles sourires après les heures de violence

Quand nous serons devenus plus personne

 

 

 

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Que reste-t-il

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Un névrosé à l'oeil brillant a dit la chroniqueuse

à propos d'un acteur moustachu qui séduit les dames

Merveilleux compliment pour un Don Juan

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Les yeux perdus dans les nuages qui emplissent la baie vitrée

au-dessus des toits j'ai vu un nombreux essaim d'oies sauvages

en route manifestement vers le nord

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Demain elles survoleront les forêts et les lacs de Nils Holgersson

les fjords miroitants et les monts abrupts de Norvège

jusqu'aux sites désert qui offrent encore intacte la Nature

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Qui d'autre songerait à ce qui se dit dans ce coeur

Ni acteur ni bavard de radio ni V ou Y d'oiseaux très haut de retour

Un murmure couleur d'alcool doré et d'envoûtements

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Et le triste flamboiement de l'écriture jaillie une âme

pareille à une fillette carbonisée dans l'incendie de sa maison

 

 

 

 

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L'amante mystérieuse

 

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Elle parle à travers des songes inspirés

les soirs de lune rousse

Brûle des lauriers dont la fumée invite

ici bas l'espoir d'une lumière infinie

Tout ce qu'elle approche se dévoile

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Elle s'émerveille d'observer un escargot

Peigne l'herbe fraîche entre ses doigts comme si

c'était dans la crinière d'un cheval

Elle se croit montée en croupe du soleil

et du monde bleu admire entre deux nuages

le clignement poissonneux de la mer

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Elle sait qu'on ne peut l'aimer qu'en renonçant

à comprendre Elle a des cheveux de vent

Pour elle rien n'est insensé pas même la douleur

En elle la grâce du ciel pur sur les montagnes

lorsqu'on plonge au fond de ses yeux

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Sa joie est un parfum Sa présence une énigme

Au jardin elle prend conseil de la fontaine qui s'emplit

volontiers de nuages en fleur Mais aussi se penche

pour entendre babiller les roses les tulipes les anémones

ou parfois telle une fusée s'évanouit très haut dans l'azur

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Son caprice change la mélodie des roseaux

en paysages exotiques Toutes la impressions austères

tiennent concile autour d'elle les jours de pluie

Parfois incarnée au point qu'on penserait la prendre

dans les bras elle se dissipe en un ruissellement de rires

 

 

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Démocratie commerciale

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Singulière maladie que de croire qu'il serait

d'un quelconque intérêt d'informer l'humanité

sur nos états d'âme

Toutes ces bouteilles à la mer de poétaillons

désespérés ressemblent à de pathétiques

prières à quelque dieu disparu

Lui était censé regarder chacun glorieux ou humble

du même regard paternel et intime

Si nul n'apercevait notre génie ou nos mérites

Lui les voyait pleinement et conservait en réserve

la récompense qui remédierait à l'injustice

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Fini tout cela Aujourd'hui le dieu

c'est le regard des médias les louanges télévisées

qui tombent au hasard sur la crapule libérée

de prison qui a pondu son livre – comme

tout un chacun – par lequel il s'indulgente largement

ou sur le chercheur obstiné qui a fini

par trouver le moyen de sauver des milliers de vie

ou sur la jeune putain dont le nom scandaleux

devient le blason snob d'une ligne de vêtements pour bobos

On appelle «artistes» et «poètes» de simples faiseurs

racontant des inepties sur un rythme de ferraille électronique

C'est la démocratie Plus rien n'émerge vraiment La valeur

n'est que ce qu'en a décidé la «promo» d'un clan de publicitaires

Le melting-pot général exhausse l'illettré au niveau du Prix Nobel

Et les tam-tams sont plus admirés que Brahms ou Beethoven

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Où la Grandeur ? Où la Vérité ? Où l'Éthique ? Où la Pensée ?

Ne reste qu'une humanité d'achetés et de vendus.

 

 

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Petite lune triste

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Petite lune triste au front pâle et glacé

viens reposer ta joue au creux de ma main tiède

Ne te laisse pas prendre au nuage d'argent

qui monte de l'obscur fécond en subterfuges

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Je veux t'ouvrir les plis d'une puissante nuit

sur une plus puissante aurore où se fondront les étoiles

Petite lune au front marqué par les bottes des astronautes

qui t'ont laissé leurs artefacts dorés et ne sont plus revenus

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Vois je suis là penche sur moi ta bouille ronde

J'approche de la mer en foulant le sable humide

Main dans l'eau fraîche je disperse ton reflet

qui toujours se reforme

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Comme si tu voulais mélancolique et douce

me donner chaque fois une leçon de poésie.

 

 

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Fonsacrada

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Seule ressource le maigre filet de la source

qui entretient l'étang où trempe un beau saule pleureur

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Au fond de l'eau noire tout un automne de feuilles froissées

macère effacé de temps en temps par les reflets du vent

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À d'autres la tremblante saison des efflorescences

la neigeuse profusion qui parfume les prés reverdis

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A d'autres le réveil des nymphes qui vont baigner

sitôt qu'on a le dos tourné leurs corps nus et lascifs

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en pliant de leurs pieds jolis les imprudents

narcisses poussés au bord de la rive

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Seul repère le babil de la transparence

qui tient vivant le flux dans la nymphée du coeur

 

 

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Désabusé

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Bel ange qui me vomis

j'aime ta musique

harpe viole ou mandoline italienne

selon les heures de ton cœur

primesautier

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Sur toi plane l'encens de l'Invisible

une atmosphère de comédie métaphysique

avec les couleurs prodigieuses de Carpaccio

l'inoubliable dans Venise

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Condamné à toujours d'en-dessous

observer un essor d'ailes et de soies luisantes

vers le néant bleu

devrai-je à jamais peindre ma condamnation

comme le Tintoret ?

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Ma lampe s'éteint avec ton aube blanche

Un fond de café dans ma tasse refroidit

et sans ivresse et noir de lassitude

comme l'encre d'un poème inachevé

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Faudra-t-il boire cette vie jusqu'à l'absence de lie

qu'aucun sens ne récompense

 

 

 

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Viatique

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Bulle irisée

cette âme qui s'élève

pour concurrencer la lune

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Tel qui cherche un regard dans le ciel

devrait orner son rêve des milliers d'yeux d'or

de cet Argus qu'on appelle Nuit

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Brindilles dans le feu mental

brûlez mes pensées qu'il n'en reste que le noir

le plus pur quel qu'en soit le risque

 

 

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Note prosaïque

 

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Nous avons marché à flanc de pente entre les rochers, en discutant de choses qui ne sont pas tout près. Même la nécessité de reprendre haleine tendait parfois à séparer par trop les mots entre eux.

La-haut pareils à des mouflons poilus, du museau quelques paquets de nuages broutaient les crêtes.

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Si les lacets du sentier de contrebandiers sont toujours là, l'interlocuteur d'alors, mon cadet de deux ans, a disparu depuis bientôt deux lustres.

 

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Inexplicable et froid

 

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En fin de compte le bonheur serait d'écrire peu, juste polir un diamant

lorsqu'on ne peut s'en empêcher.

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Une facette rose pour la tendresse, une bleue pour la pensée, plus tard

un peu de jaune pour l'enfance mentale.

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Pas de rouge surtout, en faire un rubis serait aussi insupportable

que d'écouter le silence ponctué du cœur.

 

 

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Hanbury Gardens

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Les jardins dévalent vers la mer.

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Le ciel trempe ses iris bleu pâle dans la source.

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Un oiseau bref d'un cyprès à l'autre passe, il m'évoque une clé qui s'essaierait à trouver la bonne porte.

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Mais mon cœur est un caveau à jamais clos sous les ronces et les orties que nourrissent mes morts.

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Le désespoir n'est pas une raison suffisante pour avaler n'importe quoi.

 

 

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Retour à l'écurie

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À la radio du dimanche, les vieilles mélodies d'un autre siècle, blues à voix pleines d'échardes, Swipesy cakewalk, La Mer, défilent en une théorie de spectres, à la manière de visages retrouvés au grenier dans des magazines couverts de poussière, familiers et sur lesquels pourtant on ne saurait plus mettre un nom.

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Tout ce qu'on sait, intimément, c'est qu'ils relèvent d'années ensoleillées où par myriades allaient et venaient au ciel, en plein jour, les étoiles noires qu'on appelait hirondelles ; où de part et d'autre des «nationales», les troupeaux des champs, cornes levées, regardaient passer des dizaines de guimbardes cubiques, bringuebalantes et pétaradantes, en ruminant sur l'avenir que tout ça nous préparait...

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De temps en temps un klaxon rauque de bête enrouée tentait d'effrayer telle volaille imprudente qui s'obstinait bêtement, les ailes ouvertes, à traverser en courant l'asphalte juste sous les roues, avec un cot-cot-cot-cot-cot-vraaat haletant. C'était drôle, on voyait près des maisons des linges blancs sécher sur des étendages, ou des draps déployés à travers les prairies. Le vent parfois les agitait comme des nuages.

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Soudain me revient l'image du petit château dans la combe, d'une brunette frisée avec qui nous faisons de la balançoire, assis dans une sorte de barquette en fer. De l'autre côté il y a de grandes montagnes pleines d'ombre. Plus haut le pic sommé de la statue argentée du saint, qu'on peut voir briller de tous les point de la vallée comme un phare. Et le col des Moises avec le ciel entre les hautes graminées qui s'enfuit vers un monde inconnu.

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Que ne donnerait-on pas pour, en selle sur Riquet, le brave percheron, revenir à pas tranquille, fers des sabots clopin-clopant, vers l'écurie de ce temps-là, pleine d'un remugle de bouse et de vies de bêtes chaudes et maternelles, pour y trouver un fichu sur la tête, le front appuyé contre le flanc fauve et rebondi d'une belle vache, la Mère Frossard sur son tabouret trois pieds, en train de traire, le seau de tôle galvanisée tintant sa musiquette alternative...

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Jusqu'au moment attendu de la louche qu'elle y plongeait, à même laquelle nous buvions ce lait blanc mousseux, joliment dit «bourru», qui nous vaccina contre la tuberculose, alors que déjà nous pensions aux tranches de pain dense, tartinées de beurre jaune et de confiture d'oseille qui suivraient infailliblement, avant d'emmener aux pâturages communaux les moutons à la fourrure docile où plonger les doigts et les chèvres barbues au fendu regard oblique.

 

 

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La médaille du « réel »

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Que risquer sur ces deux ou trois pages au fil de la plume, que l'émondeur au bout que quelques mois ou davantage aura changées en quinze lignes d'une musique sans ornement ? Séisme après séisme, le raisonnement part en poussière et de la pensée ne restent, telles des ruines antiques ayant triomphé du temps hostile, que les rêves. On s'enchante alors de cette présence d'images qui jalonnent sans expliquer, et dont la transparence de la vie cimente directement les attractions réciproques.

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Ce sont manieurs de lyre de la vieille école, dont le poème vise à rivaliser avec la beauté des roses par quelque chose d'invisible, analogue à du parfum. Chaque écrit ressemble à un arbre qui dans ses branches contrefait, avec la complicité de la brise, le gazouillis des sources blanches sur les graviers volubiles. Ils se piquent, sur le langage, de faire se lever une aurore originelle, une clarté stupéfiante que la cité croyait à jamais disparue. Leur forfanterie leur est nécessaire. Il arrive que leur pari insensé réussisse.

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Petit Poucet sans chemin, choisis de semer tes cailloux clairs où tu voudras, nous te suivrons dans la forêt noire, jusqu'à l'arc de Diane qui trône au milieu des mélèzes, au-dessus de la tonsure qui marque le plus haut de la colline. Là sont les épilobes agitant sous les astres leurs spirales aux duvets phosphorescents. Là circulent parfois des fantômes de brume masqués d'une grimace de regret. Certains, tenant un globe de lumière pâle, escaladent les degrés qui mènent vers les profondeurs du troisième ciel.

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Autour de l'égaré, sous les buissons, circulent sans froisser la moindre feuille morte de capricieuses prunelles d'un vert brillant, comme si rôdaient des bêtes obscures. Qui oserait s'avancer pour écarter du bras les branchages bas, au risque de dévoiler en plein clair de lune bleu la Chose, indéfinissable comme pourrait l'être un cadavre humain allongé sur le ventre et déjà demi-dévoré : cela que nul ne veut apercevoir, qui fait le fond de ce qui est sous le chatoiement divers de tout ce qui existe, l'Horreur, simple revers de la Beauté.

 

 

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Voyage voyage

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L'emportement du vent, des eaux, les images du malheurs des gens dans cette région proche de Tournay où était la vaste maison des grand'tantes au bord de l'Arros : il y avait une avenue du Paradis et nous allions manger dans un petit bistrot près de la gare. La rivière bruissait en face, de l'autre côté de la rue, où était une rambarde en fer bienvenue, car le vin du pays donnait un peu le vertige. Le ravin assez abrupt et les crêtes blanches des Pyrénées aussi.

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Que de Jules Vernes collection Hetzel, en vert, rouge et or, j'ai trouvés à lire là-bas, dans la bibliothèque de rez-de-chaussée ! Du fond de mes souvenirs émerge l'image d'un éléphant, à vapeur, en tôles rivetées, et de la montgolfière de Cinq semaines en ballon. Ainsi ont commencé des voyages extraordinaires, poursuivis avec Hector Servadac, et le secret de Storitz. Tous avidement dévorés, tous m'ont laissé une impression aussi profonde que des périples vécus.

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De la littérature, ensuite, je ne suis jamais revenu. Même les malheurs du monde nous ramènent à cette perte de soi-même.

 

 

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Dit d'outre-tombe

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Ne me parle plus sylphide évanescente inutile friselis que prolongent les feuillages tes paroles tournent au-dessus des choses à la façon d'un nuage d'éphémères au dessus de l'étang miroitant Comment se poseraient-elles pourtant

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Puisque la peau sèche sur les os du crâne une dalle de pierre en guise de ciel de lit humérus croisés sur la poitrine sans qu'on entende rien j'en suis à rire à mâchoire décrochée de cette bonne farce qu'est la mort bien éloigné désormais

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De me fourvoyer encore à rimer des mots sous la dictée du vent comme je fis de mon vivant y consacrant toutes les heures que je pouvais soustraire au quotidien en rêvant de transmutation et de concrétions d'or obtenues parmi les scories

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Auxquelles mes songes en fusion avaient pu donner naissance à force de consumer les faits fugaces de ma vie au fond de moi Passé de lave et de sentiments éruptifs dont le feu ambré tel un espoir quand il se refroidit noircissait sur le papier

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Où il se changeait en une sorte de mâchefer inerte ce que j'écrivais en poussière de lettres insensées se disséminait tandis que la forme d'étrave qu'elles recelaient ailée ainsi qu'une Victoire grecque s'en échappait pour s'effacer à l'horizon

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Me laissant sur le bord désemparé pareil au voyageur arrivé trop tard pour embarquer qui désormais réduit à regarder s'amenuiser la poupe se résigne à ce que les atolls paradisiaques et toutes les merveilleuses aventures promises n'aient lieu qu'en imagination.

 

 

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Matinée

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De droite et de gauche du chemin sur les talus le soleil du matin jette des poignées de soleil avec nonchalance comme si ses rayons n'étaient que foin coupé et de ses aiguilles de lumineux silence pique au cul les petits oiseaux de la forêt voisine qui soudain se réveillent et tous à la fois se mettent à réciter leur prières matinales

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Puis ils se chamaillent gaiement Où va-t-on tresser le nid Où le cacher pour protéger son futur contenu Ici oui Ici Plutôt par là plutôt par là Ici c'est bien ici Et ça dure et ça dure Plus profond dans la forêt le coucou joue à cache-cache lui n'a pas ces problèmes Oeuf abandonné il n'a connu que parents adoptifs

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De petits escargots blancs font grappe au sommet des tiges humides Une araignée file un nouveau polygone entre deux côtés du sentier qui s'enfonce au cœur des buissons La fraîcheur des feuilles vertes vous essuie par moments le visage comme si sous étiez le Christ en route pour le Golgotha Ce qui dans le fond

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N'est pas tellement faux puisque le but est d'arriver au sommet chauve de la butte d'où l'on déploie l'horizon en tournant sur soi-même Miroitement de mer villages blancs dans la vallée ondulations mauves des Maures de l'autre côté vallons pinèdes cristaux gris des Alpilles tandis que dans l'herbe à tes pieds un scarabée mordoré zigzague

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Ce caillou qui affleure est son Éverest cette crotte de bique son trésor Il monte sur l'un glisse retombe sur le dos agite ses nombreuses pattes puis comme d'un coup de reins se rétablit et entreprend de palper l'autre de la pousser de gauche et de droite avec d'inexplicables desseins dans son minuscule cerveau à antennes digne d'un poète.

 

 

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