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Le Clifton bridge à Bristol (England)

 Camera oscura

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Sur la colline qui domine l’impressionnant pont suspendu, cette ancienne chapelle, au coeur d’un vaste gazon d’un vert intense, dresse sa tour. Au-delà de l'enceinte des haies le regard porte jusqu’à l’estuaire dont la rive opposée tire au loin son mince trait bleu, d’épaisseur inégale.

 

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On entre côté sud, grimpant par un escalier en spirale dont les paliers s’éclairent d’une fenêtre blanche qui laisse entrevoir outre l’abîme, de riches maisons nichées au creux d'une végétation luxuriante. Elle sont à peine en retrait de l’à-pic vertigineux au fond duquel miroite le fleuve.

 

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Le ciel s’illumine parfois d’un nuage, qui s’enflamme ainsi qu’un brouillon jeté dans la cheminée gris sombre. Une éclaircie découpe du bleu pâle, le soleil paraît, disparaît, reparaît, au gré de légères averses. Il faudra que sa lumière donne, lorsque nous serons arrivés à la rotonde d’en-haut.

 

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C’est un chemin de ronde avec fenêtres aux anciennes fermetures de cuivre de style victorien, sur tout le pourtour : d’où l’on a vue sur la ville, les prés, les campagnes, jusqu’aux cercles les plus éloignés. Un petit chien blanc, dans l’herbe d’en-bas, joue avec une femme en jupe sombre.

 

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Au-milieu de la tour, la chambre obscure. On y pénètre par une petite porte en bois qui se referme d'elle-même. Lentement l’oeil s’habitue dans l’obscurité, et finit par discerner au centre une surface plâtreuse, concave, d’un diamètre d’environ deux mètres, peut-être davantage. On lève les yeux. Un peu de jour perce le toit conique.

 

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Au bas du toit un rail circulaire soutient les roulettes de quelques simples entretoises qui supportent une lentille par où, à présent, l’on comprend que pénètre le jour. La merveille, c’est que lorsque ce jour irradie, dans la cuvette blanche se projette l’entier paysage, que l’on fait varier grâce à une manivelle qui déplace au long du rail l’orientation d’un prisme.

 

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Quelle iridescente beauté que de voir dans la pénombre, projetées sous notre nez, toutes les formes de la réalité environnante, comme recueillie dans une large bassine. Le détail est d’une précision inouïe : voici gambader le chien blanc, sa maîtresse se retourne au bord du chemin, vers ces deux promeneurs compassés aux allures typiquement britanniques.

 

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De mains en mains, faisons circuler la manivelle de fer autour de l'image : voici le splendide pont blanc de Clifton, le fleuve qui brille, les toits réguliers et les bosquets aux frondaisons énormes. Bougeons encore entre nous l’univers qui nous cerne au-dehors, racontons les détails qui nous enchantent : telle est la poésie, cette chambre obscure où le regard prismatique du poète, en un espace immaculé, a projeté, recueilli, tout un monde.

 

 

 

 

 

Écrit pour toujours

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Moisson de souvenirs emmaillotés d'or et tremblant au moindre souffle de l'esprit ainsi que des épis, je vous observe à l'envers dans l'étang dont les rides des jours troublent peu à peu les images...

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Je laisse flotter la prose sur l'ondoiement des minutes, embarqué sur le langage à force de rêve, à l'instar d'un blanc voilier de papier analogue à ceux qu'on pliait dans une page arrachée à nos cahiers d'école, pour les regarder filer au long du caniveau..

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Un ruissellement de printemps glousse dans mes oreilles, accompagné d'un soleil immatériel qui sèche mes plus tristes pensées. Ce qui fut s'illumine mentalement avec la pureté d'un paysage enneigé.

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Les mots rendent nettes les bruits, visions, parfums, et jusqu'aux sensations, râpeuses comme cuillères de bois sur la langue, des pierres sauvages par nos mains agrippées lors d'ascensions que je croyais oubliées.

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Ce sont soudain de hautes montagnes bleues, hantées de génies en houppelandes vaporeuses, qui se dressent dans un espace intangible, et dont la succession rythmée pâlit en approchant de l'horizon.

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Ce sont de hauts champs à perte de vue tapissés de marguerites sur la pente de l'Atlas, au milieu desquelles une petite file éberluée ne sait plus où donner de la tête, dans la joie de se cueillir un bouquet.

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Ce sont les violons d'un concert de chambre, dans le salon de musique d'une demeure autrichienne austère de façade: aux plafonds armoriés se tordent des guivres ; on dirait qu'elles souffrent comme mon cœur de la violente beauté qui se joue ici.

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Ô, moisson de souvenirs flottant au gré des brises à la manière d'une mèche blonde coupée à la longue chevelure d'une mariée, envolez-vous vers l'infini avec les oiseaux de mer et disparaissez au loin sur les ondes bleues de mon éternité !

 

 

 

 

 

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«  Lasciate ogne speranza... »

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Combien, oui, combien regrettable ce manque d'insensibilité qui teint les choses d'inoubliable, et le passé bientôt apparaît merveilleux et doré dans la nuit de jadis, avec visages de mères tristes et sourires d'enfants éternels, ainsi qu'une iconostase au fond d'une église grecque !

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Tavelée de chagrins, ton âme, cette bonne poire, que le soleil du temps a glorieusement mûrie, puis abandonnée à sa blettise vieillotte, impuissante et désarmée par la glu de nostalgie qui piège les envols !

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Ceux qui éclairaient ta vie la quittent les uns après les autres, un petit bruit de radicelle qui rompt, ce son de corde qui casse au violon, libérant insensiblement la chute de l'arbre ou l'amenuisement de la mélodie jusqu'au silence...

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Pourtant, j'ai toujours rêvé d'être gai, de protéger entre mes paumes une sorte de petit animal au doux pelage d'insouciance, en me promettant tous les matins de ne plus jamais regarder par-dessus mon épaule l'Eurydice d'autrefois.

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Hélas, cette obscurité bleuâtre en laquelle, parés d'or ainsi que pharaons, se momifient les ans défunts aux si jeunes visages, et si lisses, pour un cœur incapable de se cuirasser ressemble moins à celle des Enfers qu'à l'entrée d'un Paradis définitivement perdu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ruban de Moebius

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Est-ce à force de soupçonner la lune, depuis ton trou sous la poussière de nacre, que tu t'es mis en tête d'inventer une face inconnue à l'univers - lequel cependant, réellement dépourvu de verso paraît-il, jamais n'en offrit qu'une ?

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Pour changer de monde, tu franchis la page, la barrière des langues, la mer, les siècles parfois... Puis enfin arrivé, comme lorsqu'on a franchi le torii d'un temple japonais, - cerisiers en fleur le long de la Sumida ou érables cramoisis jetant leurs empreintes de coqs sur le chemin bleu de l'eau -, de l'autre côté se déploie le même monde.

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Un mystère qu'on suppose avoir éclairci pour eux-mêmes les Bouddhas dont les effigies ont un sourire de Joconde ou d'Anges de Reims. Cependant, autant l'on s'y enfonce, autant l'on se retrouve, retour d'un périple aussi long qu'on voudra, au point de départ.

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Comme si mourir était naître à l'envers, comme si notre fin se posait exactement sur notre naissance, en une boucle de « vie » qui feint que revenir est différent de n'être jamais parti, et que nous étions condamnés à notre inconscient petit cocon de quelques années tressées en fil d'éternité, à la manière du poète qui se change indéfiniment en vers à soi.

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Vaine invocation

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Vents amis qui veniez de tous les coins du ciel - ne m'oubliez pas !

Murs oubliés de l'abbaye dont les voûtes résonnaient de ma flûte - ne m'oubliez pas !

Sentiers de ronces là-bas qui nous écorchiez aux mollets - ne m'oubliez pas !

Chevrettes mi-sauvages qui broutiez entre les ruines hiératiques - ne m'oubliez pas !

Chansons des chênes verts qui empruntiez le gazouillis des verdiers - ne m'oubliez pas !

Gitans cachés dans les buissons qui nous lanciez des pierres - ne m'oubliez pas !

Lys martagons du bord de l'Argens penchés sur les lueurs ridées de l'eau - ne m'oubliez pas !

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Petite lune d'août vers qui montaient les chuchotis implorants des bambous - ne m'oublie pas !

Mer paisible des mauves soirs de bonheur, sable tiède, épaule amie - ne m'oublie pas !

Ville illuminée au miroir de la baie que nous traversions à la voile - ne m'oublie pas !

Calanque rouge embaumée par l'odeur résineuse des pins, baisers secrets - ne m'oublie pas !

Blanc dériveur qui piaffais dans le petit port comme un poney, en m'attendant - ne m'oublie pas !

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Petites pierres des dents et miel de salive des premières amoureuses - ne m'oubliez pas !

Folies des brusques envols de colombes parmi les chaumes de midi - ne m'oubliez pas !

Dalles usées auprès de celle où dorment mes parents, jours de pluie ou d'azur - ne m'oubliez pas !

Ormes du mail dans l'air qui embaumait lavandes et pêchers en fleur près de Maillane,

lorsqu'on descendait de l'auto des vacances - ne m'oubliez pas !

Oliviers des champs que nous traversions mon père et moi dans nos dernières promenades - ne m'oubliez pas !

Soleils, soleils généreux sur les toits de mes jeunes années et les Maures au loin - ne m'oubliez pas !

 

 

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